16.05.2012
Le Jules du militant socialiste
Nombreux sont les internautes qui semblent avoir été frappés par une perte d’esprit critique hier. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas un effet de la foudre, mais c’en est un, plus sûrement, d’un excès de militantisme. Ceux-là n’ont reculé devant rien pour défendre le nouveau président. Il est vrai que comme il paraît moins offensif que le précédent, ils doivent penser qu’il ne peut pas y arriver tout seul et qu’ils doivent donc sortir leurs petits poings pour le secourir.
En l’occurrence, plus que des poings, ce sont surtout des inepties qui ont fleuri sur le net et même chez certains esprits prétendument éminents. On aura pu lire, par exemple, que le reproche adressé à Ferry sur ses positions colonialistes ne tenait pas parce que, c’est bien connu : c’était la doxa du temps. Le grand Jules était colonialiste parce que tout le monde l’était pardi !
Un rapide regard sur les débats à l’assemblée nationale du temps leur aurait rapidement montré à quel point ils se fourvoyaient. Outre l’opposition de Clemenceau, ça bataillait sec sur le sujet puisque les royalistes, à côté des radicaux, n’étaient alors pas les derniers à se demander ce qu’on allait faire dans cette galère et à préférer cultiver leur jardin tout en le protégeant des Allemands. Ils ont bien changé par la suite, certes.
En dehors de l’assemblée, l’enthousiasme du public était tel pour la colonisation qu’on a décidé de lui offrir des expositions coloniales afin de corriger ce que l’on appelait subtilement son « sentiment colonial défaillant ». Pour sûr, l’école du grand Jules ne chômait pas non plus pour lutter contre la défaillance, et son pote Lavisse s’en donnait à cœur joie pour faire rêver les petits enfants :
« Nos explorateurs et colonisateurs pénètrent profondément en Afrique. Nous remontons d’abord le fleuve Sénégal... Nous nous emparons du Soudan... Nous établirons ensuite la liaison entre le Soudan et l’Afrique du Nord. Nous nous installerons successivement en Guinée, en Côte d’Ivoire et au Dahomey... Nos explorateurs, nos soldats et nos administrateurs ont été les artisans souvent inconnus de cette oeuvre admirable. » Ca a quand même une autre gueule que Nicolas et Pimprenelle, ça !

Ne perdant pas la foi, nos amis militants ont alors répondu avec fierté : « Vous auriez donc préféré qu’il allât saluer Clemenceau ? Quelle bonne blague ! Vous parlez d’un symbole avant d’aller à Berlin ! »
Chers amis, vous avez la mémoire courte. Il se pourrait bien que votre champion ait justement renoncé à Clemenceau parce qu’en mai 2007, un certain Nicolas S. était allé déposer des fleurs aux pieds du Tigre et du général juste avant de s’envoler pour Berlin. C’est ballot, pour les mêmes raisons, il risque aussi de devoir se priver de toute référence à Guy Môquet pour les cinq prochaines années.
Mais voici que la dernière carte s’abattait : « Mais au moins, vous ne nous contesterez pas que l’école de Jules Ferry a été un progrès indéniable pour l’éducation des jeunes filles. Voilà qui méritait qu’on lui rende hommage ! »
Moui, voire. A côté de la célèbre lettre aux instituteurs qu’on nous a copieusement citée, Ferry a bien fait une place à l’éducation des filles, notamment dans un discours daté de 1870. Il est vrai aussi que, confrontés à la loi Guizot de 1833, certains maires avaient rechigné à ouvrir une école de filles à côté de l’école de garçons. Mais Julie-Victoire Daubié n’a pas attendu Julot pour être la première femme à décrocher le baccalauréat en 1861, sans compter toutes celles qui, comme elle, ont profité de la loi Guizot pour s’instruire, décrocher leur certificat de capacité et embrasser la profession d’institutrice qui les rendrait indépendantes.
Mais au fait, pourquoi donc qu’il voulait instruire les filles notre Jules ? Laissons-lui la parole :
« Aujourd'hui, il y a une lutte sourde, mais persistante, entre la société d'autrefois, l'Ancien Régime, avec son édifice de regrets, de croyances et d'institutions qui n'accepte pas la démocratie moderne, et la société qui procède de la Révolution Française. (...) Or, dans ce combat, la femme ne peut pas être neutre ; les optimistes, qui ne veulent pas voir le fond des choses, peuvent se figurer que le rôle de la femme est nul, qu'elle ne prend pas part à la bataille, mais ils ne s'aperçoivent pas du secret et persistant appui qu'elle apporte à cette société qui s'en va et que nous voulons chasser sans retour (...). C'est pour cela que l'Eglise veut retenir la femme, et c'est aussi pour cela qu'il faut que la démocratie la lui enlève ; il faut choisir, citoyens : il faut que la femme appartienne à la science ou qu'elle appartienne à l'Eglise (...). »
Bah oui, la fille, avec son faible esprit, va nécessairement rester sous la coupe du curé si on ne l’instruit pas. Vous imaginez le terrible travail de sape qu’elle pourrait faire auprès des enfants, défaisant patiemment le soir et le dimanche le conditionnement si bien réalisé par le hussard noir dans la journée. Halte-là ! Instruisons les filles pour leur éviter de devenir les suppôts du despotisme ! Un an plus tard, c'est sans doute à la pétroleuse qu'il aurait refait son éducation.
17:45 Publié dans Actualités, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jules ferry, georges clemenceau, françois hollande, julie-victoire daubié
15.05.2012
Hommage à Jules Ferry : le PS comme l'aime Natacha Polony ?
Vialation a pointé plusieurs fois les usages publics biaisés de l'histoire dans la belle ville de Nantes, et plus particulièrement au musée d'histoire du château. Autant dire que la perspective d'un Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes, qui deviendrait premier ministre nous offre la perspective de nombreux nouveaux billets.
Mais avant même qu'Ayrault ne rejoigne Matignon, la polémique Jules Ferry enfle, au point de permettre à Luc Ferry de se donner des airs de farouche contestaire. Celui-ci ne se prive en effet pas de déclarer que Jules Ferry est "non seulement un grand colonisateur, mais c'est quelqu'un qui fonde la colonisation sur une vraie théorie raciste. De même qu'il faut éduquer les enfants, il faut éduquer les Africains, c'est ça l'idée"
Ce à quoi Vincent Peillon, pressenti pour être ministre de l'Education nationale, répondait qu'il s'agissait du Jules Ferry "des grandes lois scolaires, de la lettre aux instituteurs, de la scolarité obligatoire, de la laïcité, de la gratuité de l'école"
On aura connu Peillon plus inspiré. En effet, peut-on se réjouir que ce soit au Jules Ferry des grandes lois scolaires que François Hollande rende hommage ? D'une part, entre ses vues colonialistes et ses vues scolaires, on peut remarquer bien des similitudes : dans les deux cas, il s'agit de former de bons petits soldats de la République, bien obéissants, que l'on matera à coups de châtiments si besoin. D'autre part, ce Jules Ferry s'apparente plutôt à un mythe construit pour renforcer les fondements de la IIIe République et, à ce titre, il occulte toutes les avancées significatives antérieures telles que la loi sur l'instruction primaire de 1833 ou bien l'instauration d'une école laïque et obligatoire sous la Commune en 1871.

Par conséquent, ce Jules Ferry n'a rien de bien recommandable et on peut légitimement se demander ce qui lui vaut tant d'honneur. Pour sûr, Natacha Polony et tous les partisans du retour à une école "à l'ancienne" s'y retrouveront. Dès lors, à peine le quinquennat a-t-il commencé que l'on note que le PS n'a rien appris. Il continue à frayer gentiment avec les références intellectuelles de la droite, ce que Didier Eribon analysait déjà superbement dans son essai de 2007 : D'une Révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française.
Quand les classements PISA sur la scolarité dans les pays de l'OCDE pointent régulièrement l'inhibition extraordinaire des élèves français, tétanisés par la peur de se tromper, sans pour autant que ceux-ci ne brillent par leurs résultats moyens, on peut se demander s'il était bien utile de nous vanter l'autorité selon Jules Ferry.
12:42 Publié dans Actualités, Histoire, Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : françois hollande, jules ferry, didier eribon, natacha polony
08.05.2012
Brecht bling-bling à la Colline
Ces dernières semaines, j'ai collectionné les mauvaises pioches au théâtre. En mars, La Mort de Danton par Lavaudant, que j'avais aimée il y a dix ans à l'Odéon, a décidément mal vieillie et passe beaucoup moins bien, surtout pour la scène finale à la MC93. A l'Athénée, en avril, le Ubu enchaîné de Dan Jemmett était un véritable calvaire : mise en scène peu inspirée et sans subtilité, Eric Cantona en père Ubu monolithique et inaudible, Valérie Crouzet en mère Ubu, plus audible mais aussi indigeste. Enfin, en mai, à la Colline, Dans la jungle des villes par Roger Vontobel, a manqué son rendez-vous avec la présidentielle : avec Vontobel, Brecht se fait bling-bling.

On est généreusement servi en tout : usage abusif de la vidéo et des micros, orchestre sonorisé sur le plateau, leds multicolores à foison et même boule disco. Tout cela sert à tuer le temps, à nous abreuver d'effets visuels pompeux et de chansons qui braillent. La mise en scène sert parfois un humour redondant, le texte "Descends dans ce trou" accompagné par les personnages qui s'échappent par une trappe sur le plateau. Ah, ah, ah, que c'est drôle et bien pensé ! On n'oublie pas de parsemer tout cela d'une poignée de racisme social : Ah, ah, ah, ces pauvres évidemment obèses qui se goinfrent de chips et de bière devant la télé ! je ris toujours ! Ah, ah, ah l'envolée révolutionnaire avec trois jeunes "de banlieue" (entendez par-là silhouettes à casquette et capuche) dans le fond du plateau. Bref, ce Brecht est sans doute parmi ce que j'ai vu de plus consternant. On veut bien que Roger Vontobel considère la mise en scène "comme une véritable écriture scénique", mais ce serait bien qu'il lise aussi vraiment les textes qu'il met en scène. Ici, on n'entend plus Brecht, il est là comme un élément parmi les autres, un accessoire...
Vais-je devoir bouder le théâtre public pour lui préférer l'oeuvre de collectifs plus engagés ? Le travail de Daja avec Allons z'en France est en tout cas bien plus réjouissant et pertinent. Quand, à la sortie du spectacle, les spectateurs de Vontobel s'évertuent à chercher un sens là où il n'y en a pas, ceux de Daja sortent plein d'une puissance qui leur est restituée : celle de l'utilité de leur propre action dans la cité.
Dans la jungle des villes de Bertolt Brecht,
Mise en scène de Roger Vontobel
Au théâtre de la Colline, à Paris, jusqu'au 7 juin.
23:01 Publié dans Théâtre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : roger vontobel, théâtre de la colline, collectif daja


