11.04.2009

La princesse de Clèves au RMI

Sept ans après Les intellos précaires, Anne et Marine Rambach reviennent avec Les nouveaux intellos précaires, Stock, 2009. Entre les deux ? Il ne s'est strictement rien passé, ce serait même plutôt pire. En effet, le premier opus a fait long feu et n'a débouché sur aucune véritable organisation ou mobilisation, les syndicats eux-mêmes s'avouent dépassés par ces problématiques qu'ils connaissent mal. La diminution du nombre de postes à l'agrégation a même contribué à mettre en difficulté les normaliens en sciences humaines qui, pour certains d'entre eux, en sont à vouloir se faire engager comme croque-morts.

 

clèves.jpg

Il est vrai, pour le grand public, les intellos souffrent d'un problème d'image : ils font ce qu'ils veulent, ils ne vont pas encore se plaindre ! On ne peut pas nier que l'attractivité de ces métiers a également contribué à attirer un grand nombre de personnes qui étaient loin d'avoir les qualités requises mais il ne faut pas se faire d'illusions, ceux-là ne pourront pas se maintenir bien longtemps dans un milieu aussi concurrentiel. On nous objectera encore la réalité du marché du travail, que l'intellectuel est un parasite parce qu'il n'a aucune utilité sociale. Ce qui est inquiétant c'est que cette idée va même être colportée par les principaux concernés, si ça n'est pas du masochisme ! A ce propos, on trouvera des réflexions bien plus intéressantes dans les lettres adressées par Michel Houellebecq à Bernard-Henri Lévy (pour les réfractaires du BHL, on peut très bien se contenter de lire les lettres de Houellebecq). Houellebecq pense en effet que la France est destinée à devenir le grand musée du monde. Eh oui ! Mine de rien, en France, l'intello c'est aussi un folklore qui attire le touriste, et pas seulement à Saint-Germain-des-Prés. Alors quand de l'industrie au design, tout part à l'étranger, la nécessité économique consiste aussi à bichonner la culture. Le problème, c'est vrai, c'est que l'intello est aussi souvent contestataire et comme on n'a pas encore réussi à le tenir en bride avec un régime similaire à celui des intermittents du spectacle, on essaye de le réduire au silence d'une autre manière. C'est très mignon les lectures de La princesse de Clèves, ça a donné l'occasion à des centaines de personnes de le découvrir, mais je suis loin d'être certaine que ce genre d'actions pose le problème dans les bons termes. La contestation paraît d'autant plus caricaturale que ces même personnes présentent ce texte comme fondamental et essentiel alors même qu'elles n'auraient pas dénié le regarder auparavant. Dans ce grand élan, on va jusqu'à réhabiliter l'adaptation réalisée par ce grand cinéaste pompier devant l'éternel qu'était Jean Delannoy. Ah oui, elle l'aura hanté La princesse de Clèves : entre deux lectures publiques du texte, un courageux pourra sans doute aller rechecher l'intertextualité dans l'oeuvre complète de Delannoy. Allez, je vous aide, on a déjà un magnifique copier-coller dans son Marie-Antoinette. La scène du renoncement à Fersen est devenue un grand classique, amplement repris par la suite, dont on ignore la plupart du temps qu'il est directement issu de Madame de La Fayette.

10.04.2009

A qui sert le sentimentalisme royal ?

C'est toujours intéressant de regarder les thématiques de tête de gondole dans le rayon histoire des librairies. On aura eu la période Marie-Antoinette avec le film de Sofia Coppola, on aura eu la période Napoléon III, conditionnée par les envolées lyriques de Jacques Marseille dans les média, et on a maintenant la période guerres de Vendée autour de la parution au CERF d'un texte de Gracchus Babeuf :  La guerre de Vendée et le système de dépopulation. Avec un avant-propos de Reynald Secher, historien médiocre dont la seule perspective est de faire reconnaître un "mémoricide" en ne reculant devant aucun raccourci tendancieux, on ne peut douter de la volonté de provocation. Dans le même temps, la découverte de charniers de la période au Mans permet de relancer opportunément un projet de loi, déposé en 2007, pour une reconnaissance du "génocide vendéen". S'il serait parfaitement stupide de nier la violence et l'horreur des affrontements de la période, violence d'ailleurs propre à chaque guerre civile, on peut cependant se demander à qui sert le nouveau battage autour de la question.

Pour cela, il faut peut-être souligner qu'il s'agit d'un phénomène se développant parallèlement à une exaltation du sentimentalisme royal sur le mode "Monarchy is so sexy". Ainsi, le livre de Patrick Weber, Vive les rois !, récemment paru chez Lattès, bénéficie d'une large couverture médiatique et se donne pour principe de montrer à quel point les monarchies sont super tendances et pas du tout réac. C'est un peu Point de vue, images du monde avec plus de pages et moins de photos. S'il serait là encore ridicule de penser que la France n'eût pas pu devenir un pays moderne en étant une monarchie constitutionnelle (on peut toutefois douter que l'expérience ait pu durer très longtemps avec un Louis XVI qui n'aurait, de toute façon, jamais voulu céder beaucoup de son pouvoir), il est tout de même bon de revenir à l'histoire spécifique de la France pour expliquer dans quelle mesure il y a danger à amalgamer les deux phénomènes évoqués.

 

weber.jpg

En effet, alors que le sentimentalisme de midinette d'un Patrick Weber est totalement inoffensif et ne peut même plus se réclamer du royalisme, provocateur en son temps, d'un Thierry Ardisson, celui revendiqué par les Reynald Secher et consorts (quoiqu'il en dise, Jean-Christian Petitfils s'inscrit, par nombre de ses soutiens affichés, dans la même ligne) est bien plus inquiétant. Il nous suffira, pour le faire comprendre, de citer Gérard Noiriel (oui, j'avais prévenu que vous auriez aussi la phase Noiriel) :

"Comme nous l'avons vu, au XIXe siècle, chaque fois que la monarchie (ou l'empire) a été rétablie, la question nationale a subi une éclipse. Au cours des premières décennies de la IIIe République, les notables conservateurs ont ainsi été complètement discrédités au Parlement, parce qu'ils ne savaient pas parler le langage de la souveraineté du peuple. Les arguments qu'ils mobilisaient pour défendre leurs intérêts, ou leur honneur, étaient devenus obsolètes. Boulanger avait raté son coup. La République s'était imposée. Aristocrates ou pas, il fallait s'adapter, sauf à disparaître complètement de la vie publique." Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France, Hachette, Pluriel, 2009, p.235.

Bref, avec la IIIe République, le nationalisme devient une composante importante du royalisme, tandis que la défense du catholicisme incite souvent les royalistes, dans la continuité d'un anti-judaïsme traditionnel, à devenir antisémites et anti-dreyfusards. Ce ne sont pas là des idées foncièrement attachées à une forme de régime politique mais bien plutôt des idées propres à l'évolution du royalisme en France. De fait, beaucoup se retrouveront aujourd'hui dans les rangs du MPF et du Front National. On comprend tout l'intérêt pour ces derniers de faire oublier cette composante en la noyant dans de jolies bluettes sur les charmes des monarchies européennes. On comprend également tout l'intérêt de récupérer l'image de Louis XVI afin d'en faire un roi profondément réformateur, révolutionnaire avant la lettre, en butte à d'immondes personnages se réclamant des Lumières pour mieux se cramponner, en réalité, à leurs privilèges. On comprend de la même manière tout l'intérêt que peut trouver un chef d'Etat en difficulté à laisser se répandre de telles légendes : l'omniprésidence est nécessaire à la réforme et gare à ceux qui en douteraient car la révolution guette qui n'a rien de désirable sinon les horreurs de la guerre civile...

En attendant, à Strasbourg, le droit de manifester se fait plus rare depuis l'OTAN et les étudiants qui ont voulu tenter l'affaire le 8 avril en ont été pour leurs frais. La préfecture aurait interdit la manifestation parce qu'elle n'avait été annoncée que la veille, ce qui n'avait pas semblé poser problème jusque-là.

 



Strasbourg 08.04 reponse des crs à la volonté de manifester!
envoyé par strasbourgeois1

03.04.2009

OTAN pour moi

Ah qu'elle était fine mon idée d’aller à Strasbourg le 1er et le 2 avril ! Juste avant le sommet de l’OTAN, on peut pas mieux tomber ! Remarquez, il y a pire, on peut aussi y aller en plein sommet : Strasbourg, ville morte. On ne parle que de ça en ville. Il y a ceux qui s’empressent de fuir avant la fermeture des gares et ceux qui n’auront d’autre choix que de se terrer chez eux. A ma décharge, tout s’est fait au dernier moment. Quel sale coup, on vérifie les jours et les horaires d’ouverture des musées, on réserve bien en avance ses billets de train et vingt-huit chefs d’Etat s’invitent dans votre dos mettant les services de sécurité internationaux sur les dents. Résultat : musées ouverts au compte-goûte quand ils ne sont pas fermés pour la semaine, tente de décontamination qui occupe toute la place Gutenberg et chemins balisés dans le centre ville. Pas moyen de faire dix pas sans croiser des CRS. D’ailleurs, la couleur est annoncée dès la gare de l’Est : destination Strasbourg c’est contrôle obligatoire sur le quai !

 

IMAG0154.JPG
Paysage de carte postale avec option OTAN : une camionnette bleue à gauche.

Au TNS, pas mieux : fermeture obligatoire du 2 au 5 avril. On aura eu chaud pour la représentation de La Cagnotte le 1er avril. Le Dieu du théâtre existe, ce jour-là il était avec moi et ce n’était pas un poisson d’avril. Et La Cagnotte par Julie Brochen, ça vous dédommage de tous les sommets de l’OTAN, ça devrait même pouvoir réconcilier avec Labiche tous les traumatisés de la version soporifique et insipide récemment diffusée sur France 2. Julie Brochen retrouve avec un plaisir non dissimulé la mise en scène et les principaux comédiens de la version de 1994. Le mieux est de la laisser parler :

« Le texte est incroyablement riche. C’est de la littérature, et poétique de surcroît, qui m’évoque l’univers de Buster Keaton. Dans le premier acte, les personnages sont à table en train de jouer aux cartes, et c’est tout. Et il faut tenir ça. Le premier acte était justement le plus dur à trouver. On s’est ensuite cassé les dents sur le dernier acte, tellement abstrait ! Puis, quand on commence à entrevoir les rouages de la mécanique infernale contenue dans le texte, on joue avec des rythmes qui sont aussi écrits. On se sent remontés comme des mécaniques… quelque chose nous prend au corps. »

Ses propos sont extraits du programme et on pourra passer sur les passages moins inspirés, notamment quand elle s’extasie sur l’  « analyse féroce et très drôle de la France et du caractère français » ou quand elle se lance dans la digression historique : « La défaite de Sedan a différé de 70 ans la promesse de la Révolution française. Il a fallu attendre la IIIe République. » La Commune, on comprendrait,  la IIIe République, c'est plus discutable. Tout dépend à quelles promesses on pense.

 

cagnotte.jpg

Bon évidemment, depuis 1994, il y a tout de même quelques changements, de nouveaux visages, Antoine Gouy… Oui, je vous vois venir : elle va pas encore nous faire une note avec Antoine Gouy, ça devient une obsession sur ce blog ! Oui, mais c'est comme ça, c'est une phase comme vous aurez la phase Noiriel. Et puis, vous verrez dans quelques années si on n’en parlera pas. Ils sont plusieurs à le suivre attentivement depuis ses premières armes au conservatoire. Ses qualités tiennent finalement en peu de mots : il est aussi à l’aise dans le jeu que dans le chant tout en faisant ce qu’il veut de son corps, un comédien accompli pourrait-on dire. Il joint à cela une grande finesse d’analyse, probablement liée à son ouverture d’esprit et à sa curiosité naturelle, et travaille avec un enthousiasme d’autant plus grand qu’il le fait toujours par plaisir. Dans le rôle de Sylvain, il transforme le final de La Cagnotte en véritable feu d’artifice. Comme il a un cerveau et qu’il sait s’en servir, il est probable que ce ne sont pas le cinéma ou la télévision qui lui procureront ses meilleurs rôles, le théâtre offre encore (pour combien de temps ?) un véritable espace de liberté dans lequel il peut sincèrement s’épanouir. Mais on pourrait aussi noter le sadisme exquis de François Genty ou la Léonida très lyrique de Marie Desgranges. Ce serait donc dommage de se priver de cette superbe Cagnotte qui, en outre, n'oublie pas les intermèdes musicaux.

La Cagnotte, Théâtre National de Strasbourg, Hall Kablé, jusqu'au 13 mai 2009

Mise en scène de Julie Brochen, avec Christophe Bouisse, Marie Desgranges, Pierre Diot, Bernard Gabay, Flavien Gaudon, François Genty, Antoine Gouy, Vincent Leterme, Gildas Milin, Natacha Mircovich, Jean-Michel Portal, Jean-Christophe Quenon, Philippe Thibault.


Toutes les notes