07.11.2009

Le monde vu par les sociologues

Je me demandais comment certaines personnes pouvaient éprouver une haine viscérale pour les sociologues, j'avais du mal à comprendre comment une catégorie de chercheurs pouvait être exposée à une opprobre aussi universelle et finalement, je crois que je viens de saisir.

Quand on restreint son regard sur le monde au seul regard du sociologue, c'est un véritable cauchemar et certaines situations vous mènent à ce cauchemar.

En ce moment, par exemple, ce sont les "conférences citoyennes" qui sont à la mode. Elles se développent un peu partout en Europe et elles gagnent la France. C'est la tendance démocratie participative. On croit qu'on va ressusciter la Grèce antique en tirant au sort un certain nombre de citoyens que l'on va convier à réfléchir sur la vie locale. Le tout sans langue de bois, cela va sans dire.

Réfléchir ? voire.

On vous promet un débat sans langue de bois mais encore faut-il qu'il y ait débat. Malgré le tirage au sort, le chemin est bien balisé auparavant.

On porte à votre connaissance des réflexions sur le logement, le développement économique, la culture et la démocratie locale menées par deux cercles qui vous ont précédées et l'on vous demande de vous prononcer. Oh non, pas immédiatement ! Il faut d'abord suivre  pas à pas les étapes.

 

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Dans un premier temps, vous êtes prié, en petits groupes, de formuler des questions relatives aux réflexions qui vous sont soumises. Pour qui les questions ? Pour les élus et acteurs de la vie associative qui les ont formulées mais aussi et surtout pour les experts censés éclairer votre pensée. Ah, les experts, on aime ça aujourd'hui et on ne voit plus qu'eux sur les plateaux télé ! C'est rassurant,  un expert, on se dit que quelqu'un est là qui a réponse à tout. Et là, déjà, c'est le premier postulat qui vous dérange. Mais pourquoi a-t-on besoin de ces experts ? Ne sont-ils pas eux-mêmes des citoyens ? Qu'est-ce qui les qualifie en tant qu'experts ? On ne prend même pas la peine de vous les présenter, de vous expliquer pourquoi ils ont été choisis. Ils sont experts, un point c'est tout. Bref, c'est de la démocratie participative tempérée d'arguments d'autorité et l'on vous fait vite comprendre que vous n'êtes pas en train de poser les questions que l'on attend de vous.

Il n'empêche que grâce à elles, vous en avez appris un peu plus : les experts choisis sont presque exclusivement des sociologues. Au sein des sciences sociales, ils semblent de plus en plus apparaître non pas comme ceux qui savent poser les bonnes questions, les bonnes problématiques, mais comme ceux qui ont les réponses. Et ça, ça plaît, on se dit que c'est enfin une science humaine dont on n'a pas besoin de s'interroger sur l'utilité. A faire se retourner Pierre Bourdieu et Abdelmayek Sayad dans leurs tombes, le sociologue-expert passe son temps à faire du rangement en mettant les gens dans des cases. Il faut surtout que les contours soient bien nets : dans cette théorie des ensembles sociologique, le chevauchement est accepté à condition qu'il reste l'exception. Au final, ça donne des merveilles de communautarisme, l'individu est réduit à son plus petit dénominateur commun : la communauté que l'on voudra bien lui assigner (origine géographique, religion, orientation sexuelle ou, à défaut, mais on trouve que c'est un peu large, sexe).

Une fois la chose bien intégrée, vous êtes fin prêt pour vous prononcer sur les propositions de la commission "vie culturelle". La culture étant entendue comme "mode de vivre ensemble", on vous propose la création "d'espaces de rencontre, des lieux de foisonnement" tout en "affichant positivement les différences". Ben oui, dites donc, il est pas beau le monde ! Chacun dans sa petite communauté et puis de temps en temps, on se donne rendez-vous pour afficher positivement ses différences. Le pied, quoi ! La conversation se finira sur un : "Oui, il faut que les Chinois nous expliquent ce qu'ils sont parce qu'ils n'arrivent pas à s'intégrer."

Remercions donc chaleureusement nos sociologues-experts de nous avoir menés sur le chemin du racisme ordinaire décomplexé. En cette période de débat sur l'identité nationale, ça fait chaud au coeur.

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