28.05.2011
AIR à Lyon
Ces derniers jours ont été occupés par les Assises Internationales du Roman à Lyon. L’occasion de rencontrer des écrivains. Mais pourquoi rencontrer des écrivains ? Tout est dans le roman. Bah, pourquoi ne pas en rencontrer non plus ? On ne va pas les éviter.
Rencontrer plusieurs écrivains à la suite, c’est tout de même s’exposer à ne plus croire en la formule qui veut séparer l’homme de l’œuvre. L’œuvre vient bien de quelque part et laisse des impressions qui, bonnes ou mauvaises, se révèlent presque toujours être confirmées par la rencontre avec l’auteur
Prenez le cas où elles sont mauvaises. Après lecture, vous êtes peut-être porté à l’indulgence. Si c’est une traduction, l’excuse est toute trouvée : la faute au traducteur. On le connaît, le traître.
Et puis vient l’auteur, sans son traducteur. Un auteur qui, par ailleurs, exerce l’activité de traducteur mais ne se traduit pas lui-même. Et c’est là que vous comprenez qu’un bon traducteur n’est pas armé pour être un bon auteur. Le traducteur est en effet attentif à toutes les implications d’un texte, à son intertextualité, à ses connotations diverses, à ses jeux de mots. Toutes choses qui, si elles deviennent obsessionnelles chez un auteur, sont délétères. Car quelle place reste-t-il au lecteur dans un univers trop balisé ?
Il suffit que, en plus d’être traducteur, l’auteur succombe à la tentation de nombre de ses collègues et se couche sur le divan tandis qu’il écrit pour que, pauvre lecteur, tu sois foutu.
Mais l’obsession de maîtriser le sens de son écrit, la crainte-panique d’être dépossédé de son texte par le lecteur n’est pas l’apanage des auteurs-traducteurs. Hélas. Sans vouloir faire du Barthes de comptoir ou bien risquer le point Godwin, il y a bel et bien une tentation fasciste de l’écriture. Et c’est par votre rencontre avec l’auteur que vous comprenez combien votre malaise de lecteur était encore bien plus fondé que vous ne le pensiez juste après lecture. Pourquoi publier quand le lecteur est, au mieux, secondaire, au pire, quasiment nié ? C’est la question très bête que je ne cesse de me poser et qui, semble-t-il, ne trouve pas beaucoup d’écho.

Heureusement, vous êtes chanceuse et l’auteur que vous avez en face de vous est arrivé à un moment de sa carrière où il avoue avoir dépassé ce stade. Ouf. Il en est maintenant au stade où il l’envisage bien, son lecteur, un stade où il a envie de provoquer du malaise chez lui. Pour vous, ça ressemble à un jeu sadique. Que nenni, vous répond l’auteur. C’est un simple processus de sélection. En bref, vous comprenez assez rapidement où l’auteur veut en venir : il n’y a qu’une seule lecture possible de son roman, une seule interprétation, la sienne propre. Et tout lecteur qui n’accepterait pas ce formatage est censé avoir abdiqué avant la fin du roman. C’est bien comme cela que vous vous l’étiez représenté sans accepter de le formuler. Mais quand, lors de la rencontre, l’auteur sort de ses gonds et veut nier jusqu’aux sensations de lecture dont le lecteur lui fait part, tout devient affreusement limpide.
Et quand les impressions sont bonnes, les rencontres qui suivent le sont aussi. Il en est bien d’ennuyeuses parce que, légitimement, tout ce que l’auteur avait à dire sur le sujet est dans le livre. Mais comme vous êtes un peu ses mécènes, pour vous remercier, il voudra bien vous broder quelques anecdotes autour du livre qui vous divertiront. Indra Sinha, avec Ce jour-là, a poussé le paratexte jusqu’à créer le blog du personnage principal de son roman. Que peut-il dire de plus ?
Il est d’autres rencontres qui sont joyeuses, un véritable remontant. Yanick Lahens, à elle seule, justifiait le séjour à Lyon. L’une des seules pour qui la rencontre avec le lecteur a un sens et reste littéralement un échange parce que son rapport à l’écriture est lui-même un échange perpétuel. Ses textes se nourrissent de son ouverture continuelle sur le monde, une chose finalement si essentielle à l’écrivain qu’elle avait fini par devenir désuète. Quand certains autres auteurs se glorifient de ne pas connaître « le monde du travail », « le monde de l’entreprise », Lahens met les mains dans le cambouis partout où elle le peut sans s’en faire une posture. Est-ce faire preuve de naïveté ? Certainement pas pour elle qui refuse par exemple de tomber dans les facilités de « l’écriture caraïbe » qui, sous prétexte qu’elle est haïtienne, devrait lui coller à la peau.
En toute humilité, Yanick Lahens écrit de bons livres.
08:45 Publié dans Actualités, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : assises internationales du roman, lyon, villa gillet, yanick lahens, indra sinha



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