15.07.2009
La CGT chez les Misérables
Se retrouver coincé dans un hôtel particulier du XVIIIè, il pourrait y avoir pire comme situation. Mais tout de même, quand vous avez un train à prendre, c'est un tantinet rageant et quand Gérard Mordillat tourne à Montreuil-sur-Mer, eh bien il s'en fiche de votre train. Impossible de risquer le nez plus loin que le porche de l'hôtel d'Acary en ce dimanche de juin ; à l'extérieur, c'est Raussel, une manif pour sauver la Kos avec les banderoles de la CGT en tête. Vue du jardin de l'hôtel, la scène est assez cocasse, elle permet au moins de prendre son mal en patience : les femmes s'alignent en se poussant non pas du coude mais du panier de la robe à la française pour mieux voir la manif dans la rue en dessous.
Mordillat réalise lui-même l'adaptation de son roman, Les vivants et les morts, pour France 2. Au moment de sa sortie en 2005, la presse avait largement encensé cette "fresque sociale", cette "grande saga populaire" comme on n'en faisait plus depuis Zola. Bon, il est vrai qu'avec une cinquantaine de personnages, on finit forcément par s'identifier à l'un ou l'autre et on est alors vite emporté par l'histoire. Evidemment, une usine qui ferme, des licenciements, des plans sociaux, l'effet de réel est facile à créer, les mécanismes sont bien analysés mais pour le reste, on est loin de Houellebecq. Mordillat ne fait pas du roman chic, grand bien lui fasse, personne ne lui en demande mais alors, autant franchement renoncer aux effets littéraires un peu poussifs : l'interminable lutte de Rudi contre la noyade en compagnie d'un mouton mort, dès le début, on est un peu rebuté... Parlons-en d'ailleurs de Rudi : il est grand, il est beau, il est fort, il est intelligent et cultivé. D'accord, il a bien quelques défauts si on cherche la petit bête mais il reste tout de même le type du jeune héros bien sous tous rapports, ce en quoi il perd en profondeur. C'est même un peu le principal défaut de l'oeuvre. Si la logique des plans sociaux est parfaitement décryptée, les gentils sont un peu trop gentils et les salauds un peu trop salauds, comme ce Lamy de la CFDT dont on sait depuis le début qu'il finira au Front national. On l'aura compris, Mordillat n'aime pas beaucoup la CFDT.
Ce que l'on sent dans l'écriture de Mordillat et dans les entretiens qu'il accorde, c'est malheureusement l'absence de doute : la révolte pour la révolte, on ne sait plus trop pourquoi, peut-être pour oublier de vieillir. C'est un peu l'expérience qui tient lieu de réflexion dans le genre : on me la fait pas à moi, je sais ce que c'est, j'ai été ouvrier imprimeur. Devant l'inquiétude qui point d'être en retard sur le réel, le regret de ne pas l'inspirer même, Mordillat oublierait presque qu'il y a eu une vie avant Mordillat. Oui, oui, la destruction de l'outil de travail, ça n'a rien de nouveau, au XIXè siècle, ça s'appelle le luddisme.
La présomption tue donc un peu l'oeuvre et explique probablement en partie le choix de Montreuil pour le tournage. Y avait-il de meilleure manière de s'auto-proclamer l'héritier de Victor Hugo ? Rappelons en effet que Raussel est originellement une petite ville du Nord-Est de la France. Avouons toutefois pour décharge qu'une ville industrielle de Moselle serait à l'écran largement moins sexy que Montreuil.
Côté casting enfin, le choix s'est porté sur Robinson Stévenin dans le rôle de Rudi et sur Marie Denardaud pour celui de sa femme, Dallas. Mordillat aura dans un premier temps envisagé des choix disons... un peu plus fins, ils l'étaient peut-être trop pour une oeuvre qui, finalement, en manque assez de finesse. Néanmoins, on y retrouvera aussi probablement avec plaisir Atmen Kelif et François Morel.
Programmation en huit épisodes prévue courant 2010.
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29.06.2009
1789-2009
1789-2009, La Révolution en héritage, c'est le titre du hors-série du Monde sorti le 18 juin dernier. On y trouve bien sûr la traditionnelle revue des grands événements de la Révolution mais aussi des entretiens non dénués d'intérêt et notamment avec Timothy Tackett. Historien américain, une petite controverse autour de son Le Roi s'enfuit _ Varennes et l'origine de la Terreur, publié en 2004, a beaucoup contribué à sa renommée en France. En effet, Tackett estime que des signes avant-coureurs de la Terreur se trouvent dès l'été 1791 suite au départ du roi, et il réaffirme, contre Furet, que la Terreur est plus le fruit de circonstances exceptionnelles qu'un dommage collatéral des Lumières. Avant Tackett, il restait assez difficile de partager son point de vue sans être immédiatement renvoyé à la pensée marxiste et à la reductio ab Stalinum. Lui-même, déçu des polémiques continuelles du bicentenaire, se réjouit que les choses semblent s'apaiser en France et qu'elles privilégient une recherche plus pragmatique. Il faut l'espérer.
Est-ce pour autant que les "géants de l'histoire" vont disparaître ? C'est ce que semble penser un Pierre Serna désabusé et qui succède à Jean-Clément Martin à la tête de l'Institut d'Histoire de la Révolution Française (IHRF). Evoquant ses illustres devanciers, tels Aulard, Mathiez ou Soboul, Serna explique qu'il est lucide et que son ambition est avant tout de "refaire de l'IHRF un lieu de sociabilité". Pour cela, une grande réalisation : un repas réunissant collègues et étudiants le 21 janvier. On peut douter, en effet, que la seule perspective d'un repas annuel bien arrosé soit propre à faire rêver d'éventuels "géants".
On lira également avec intérêt l'entretien accordé par Jean-Marc Ayrault, le maire de Nantes, qui nous affirme que la "mémoire de la Révolution est pacifiée" dans sa ville. A mon avis, pour pacifier quoi que ce soit, il faudrait probablement dépasser la mémoire et nous avons vu, ici et à plusieurs reprises, qu'on était loin de parvenir à ce résultat au musée d'histoire du château des ducs de Bretagne. La pacification, selon Jean-Marc Ayrault, se limiterait à un dosage minutieux des mémoires : on célèbre la naissance de la République mais on dépose une gerbe en l'honneur de Charette, on promeut les valeurs de la gauche mais on permet aux royalistes de se rassembler au pied de la statue de Louis XVI.
Mais Jean-Marc Ayrault n'est pas le seul politique à s'exprimer. Depuis vingt ans, on ne se lasse pas de demander aux hommes politiques ce qu'ils pensent de la Révolution et c'est généralement sans grande surprise. On aurait bien aimé un François Bayrou mieux inspiré ou sinon, ce sont bientôt les dix-huitièmistes qui vont quitter le MoDem. Bref, qu'il instrumentalise la Révolution dans son opposition au sarkozysme, c'est compréhensible, c'est dans son rôle et, comme disait naïvement Henri Guaino : "quand on utilise l'histoire en politique, on ne cherche pas la vérité." mais stigmatiser la monarchie tout en essayant de sauver le soldat Henri IV, ça finit par donner du grand n'importe quoi. Déjà, François, il a du mal avec Louis XV, on l'avait remarqué quand il en a perdu son latin sur France Culture, en voulant évoquer le Discours de la flagellation. Remarquez, ça arrive à des gens très bien et en plus, Henri IV, c'était pas tellement son truc à Louis XV. Mais dans Le Monde, ça donne des perles : "La Révolution est programmée dans l'affirmation de l'absolutisme. Elle est la fille de l'abolition de l'Edit de Nantes. Elle s'écrit dans la vénalité des offices. Elle se lit, tant de décennies à l'avance, dans l'installation du roi et de sa cour à Versailles, c'est-à-dire loin du peuple. Elle est tout entière dans la dérive de Louis XV et elle devient imparable dans les hésitations de Louis XVI entre l'invention d'une monarchie à l'anglaise et la restauration d'une monarchie impérieuse." Un sursaut de lucidité tout de même : "C'est un événement aux mille causes, dont le cours paraît impossible à détourner." Ouf, on sauve les meubles. François, un conseil tout de même : Henri IV, c'est bien, mais ça va être difficile de faire l'économie de ceux qui ont utilisé la ficelle auparavant, et ça comprend Louis XVI et la Restauration.
Allez, pour se remettre de ses émotions, on pourra finir en lisant l'entretien accordé par Jean-Fabien Spitz, une des stars de l'UFR de philo de Paris I, qui s'efforce avec assez de talent, de réconcilier les idées de liberté et d'égalité.
11:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : timothy tackett, pierre serna, jean-marc ayrault, françois bayrou, jean-fabien spitz
28.06.2009
En passant par la Suisse
Oui, oui, je sais. Non mais où qu'elle est partie Eurydice ? Ca s'agite pas beaucoup en ce moment ! Eh bien comme d'habitude, c'est la bougeotte des beaux jours et c'est la flemme du clavier.
Toujours est-il que je prévois néanmoins depuis un petit moment de vous parler de la Suisse. Pourquoi la Suisse ? Pourquoi pas ? Les raisons ne manquent pas en fait. D'une part, il y a La Révolution française pour les nuls par Alain-Jacques Czouz-Tornare, un des derniers opus de la collection. Czouz-Tornare est notamment l'auteur d'une thèse remarquée sur "Les troupes suisses capitulées et les relations franco-helvétiques à la fin du xviiie siècle" et l'on nous a expliqué en son temps que c'est le fait d'être suisse qui lui avait valu de se voir confier le volume sur la Révolution. Il faudrait y voir un gage d'objectivité. Moui... en même temps, dans la mesure où tout son parcours universitaire s'est déroulé en France, on ne voit pas trop ce que ça change.
Remarquez, on nous avait déjà fait le coup il y a vingt ans avec Jean-François Balmer en Louis XVI. Depuis, il a enchaîné les rôles de grands personnages de l'histoire de France (Racine, Apollinaire, Sacha Guitry, Baudelaire, François Mitterrand, un Napoléon coupé au montage et, paraît-il, Georges Pompidou prochainement). Au final, alors que sort enfin le DVD de La Révolution française par Robert Enrico et Richard Heffron, beaucoup ont oublié que Balmer est suisse.
Un traversée de la Suisse, c'est croiser bien souvent les campagnes de l'UDC, bien loin d'êtres moins virulentes depuis le scandale du mouton noir ; c'est allumer la radio et entendre parler des combats de reines du Valais, des combats de vaches en fait. Il s'agirait d'une tradition qui s'appuie sur la combativité naturelle des vaches de la race d'Hérens. A la radio toujours, un banquier vous explique que la fin du secret bancaire n'aura aucune incidence sur l'économie suisse puisque les gens auront toujours tout intérêt à placer leur argent dans un pays stable depuis 150 ans. En Suisse, les femmes n'ont eu le droit de vote qu'en 1971.
Mais bien sûr, une simple traversée de la Suisse, c'est un peu court, alors si l'on connaît déjà par coeur l'oeuvre d'Albert Cohen, on peut aussi se plonger dans la lecture de Jean-Luc Benoziglio : Le Feu au lac ou Louis Capet, suite et fin pour apprendre qu'une fondue peut être plus redoutable que toutes les révolutions du monde.
16:54 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : alain-jacques czouz-tornare, jean-françois balmer, jean-luc benoziglio



