10.05.2008

Comment j'ai tué Elisabeth

Je lui aurai donné un peu plus d'un mois ; j'avais vu large. Une semaine aurait peut-être été suffisante, mais toute excuse est bonne à prendre pour prolonger les vacances. Elle n'a même pas essayé de lutter. Elle m'avait bien prêté son costume à Bath et elle m'a confiée aux bons soins de sa soeur à Turin mais elle s'est finalement tue à Berlin et elle a renoncé à s'inviter à Innsbruck. 
 
J'avais appris à l'apprécier, je l'aime bien maintenant. Elle me manquera certainement, de temps en temps. 
 
Par un heureux hasard, j'ai achevé Madame Elisabeth le 10 mai.
 
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"L'appareil est sur un théâtre
Couvert d'un tapis de lin blanc ;
Entre deux colonnes d'Albâtre
Paraît le fatal instrument ;
La fenêtre en est purpurine,
L'ébène en borde le contour,
Le désir ouvre la machine,
Et l'exécuteur est l'amour.
 
Prenant une attitude fière
Se présente le patient ;
Plus il porte la tête altière,
Plus il devient intéressant ;
L'étreinte augmente sa furie,
Il s'agite, il brave son sort ;
Le plus doux moment de sa vie
Est le plus voisin de la mort
 
Ô Venus dont mon coeur fidèle
Adore et suit les douces lois,
Donne-moi pour prix de mon zèle,
Une guillotine à mon choix :
Et par l'effet de ta puissance,
Après un trépas fortuné,
Ah ! rends-moi toujours l'existence;
Pour être encore guillotiné.
 
Sexe-couperet. Vénus-guillotine. De mille manières, l'échafaud excite le désir." 
 
"Qui ne voit que le visage romantique doit à l'échafaud le détachement subtil qui l'auréole ? Sous le couperet, la beauté du héros touche au sublime." 
 
Extraits de Guillotinez-moi !, Patrick Wald-Lasowski, Le Promeneur, 2007.
 


17.05.2007

Pétion, poète chartrois, maire de Paris.

Madame Elisabeth me fixait avec des yeux attendris, avec cet air de langueur que le malheur donne et qui inspire un assez vif intérêt. Nos yeux se rencontraient quelquefois avec une espèce d’intelligence et d’attraction ; la nuit se formait, la lune commençait à répandre cette clarté douce. Madame Elisabeth prit Madame sur son genou, moitié sur le mien ; sa tête fut soutenue par ma main, puis par la sienne. Madame s’endormit, j’allongeai mon bras, Madame Elisabeth allongea le sien sur le mien. Nos bras étaient enlacés, le mien touchait sous son aisselle. Je sentais des mouvements qui se précipitaient, une chaleur qui traversait les vêtements : les regards de Madame Elisabeth me semblaient plus touchants. J’apercevais un certain abandon dans son maintien, ses yeux étaient humides, la mélancolie se mêlait à une espèce de volupté. Je puis me tromper, on peut facilement confondre la sensibilité du malheur avec la sensibilité du plaisir, mais je pense que si nous eussions été seuls, que si, comme par enchantement, tout le monde eut disparu, elle se serait laissée aller dans mes bras et se serait abandonnée aux mouvements de la nature.

 

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    Ceci n'est pas du Crébillon fils mais bien du Jérôme Pétion.

Il n'est pas dans nos habitudes de servir ici les discours sulpiciens et nous laisserons donc de côté le propos sur la presque sainte offensée, sur la pure jeune femme ne songeant qu'à se retirer dans un cloître. Le Vatican ne s'y est pas laissé prendre et nul hypothétique miracle, fût-il enrobé de senteur de rose, ne saura effacer le négligé de la chemise sur le tableau de Vigée-Lebrun ; plutôt osé, vous en conviendrez, pour une aspirante carmélite.

Mais revenons-en à notre Pétion, archétype du Rousseau du ruisseau mâtiné de Mister Bean. On retiendra, dans un premier temps, l'allusion si poétique à l'aisselle de la princesse qui semble n'attendre plus que la référence finale à son déodorant anti-transpirant protection 24h. Ce qui, au coeur du mois de juin, a son importance dans un long voyage.

Pétion, c'est l'autre nuit de Varennes : les moments historiques, la craie des routes en suspension dans l'atmosphère, la chaleur, la violence, ça lui donne des idées. Pour un peu, il nous virerait tout le monde de la voiture, commanderait du champagne et nous emmènerait Elisabeth au septième ciel à défaut de l'emmener à Montmédy.

Quoiqu'ayant peu d'expérience, elle n'est cependant probablement pas si ingénue que cela et sait très bien qu'elle préfèrera toujours Montmédy à quelque autre destination. Aussi, si un battement de paupière bien senti, des gestes délicatement esquissés ont les propriétés de troubler les boussoles, qu'y a-t-il là de répréhensible ? 

Quoi, serait-ce un artifice pour m’acheter à ce prix ? Madame Elisabeth serait-elle convenue de sacrifier son honneur pour me faire perdre le mien ?

Ce Pétion a parfois de ces illuminations !

24.12.2005

Les ressources de Babet

Maiki le soulignait très justement dans sa note du 23 octobre précédent : "Finalement, ils auraient presque réussi à nous la rendre fadasse, ces historiens". Elle parlait alors de Madame Elisabeth, la jeune soeur de Louis XVI, transformée par le XIXème siècle en mystique pour images sulpiciennes. C'est un peu : "Sois sainte et tais-toi !". Elisabeth en elle-même, on s'en fiche un peu, tout ce qui importe c'est l'image : ainsi, un mémorialiste, qui faisait son portrait, lui a attribué des yeux bleus quand ils étaient en fait noisette. Il y a des erreurs plus graves, je vous l'accorde, mais l'anecdote a le mérite de bien poser le contexte.

Il en résulte une conséquence directe, on a aujourd'hui tendance à considérer Elisabeth comme un personnage d'un ennui mortel et les biographies qui lui sont consacrées sont écrites par des royalistes exaltés ou bien sont destinées aux pensionnaires du couvent des Oiseaux. il y a quelques jours, je lisais encore sur un forum (où le débat est généralement d'un niveau peu élevé, il est vrai) qu'on aurait bien fait de se passer de cette "ennuyeuse Elisabeth" à Varennes et de prendre Fersen à la place. J'avoue moi-même, mea culpa, m'être plus ou moins laissée prendre à ce portrait faussé et si je n'avais pas dû me pencher de plus près sur Elisabeth pour jouer son rôle, j'en serais probablement encore la victime.

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A vrai dire, les historiens ont fait de Madame Elisabeth une éponge qui catalyse leurs désirs et, sur ce point, la biographie de la duchesse de Vendôme est absolument désastreuse. Je vous la recommande si vous vous intéressez à l'état de l'édition en France en 1942 mais vous n'y apprendrez rien sur Elisabeth. On y trouve de belles sottises comme le fait qu'un vieux juif soit seul responsable de la Révolution ; les amateurs apprécieront également l'hommage à Salazar de la conclusion. Malheureusement, ce tissu d'âneries demeure l'une des bases des biographies plus récentes d'Elisabeth. On a supposé qu'il suffisait d'en ôter les passages trop ouvertement antisémites et que tout le reste était valable. Moui.

Par chance, Elisabeth était aussi une épistolière maniaque et elle passait une grande partie de ses journées à écrire à ses amies. Ses lettres sont conservées pour la plupart, sauf celles peut-être qui juraient trop avec son image de bonne petite princesse catholique. Son style plein d'humour tranche assez avec pas mal de niaiseries de l'époque, elle y est très nature, franche, elle passe indistinctement du vous au tu.

Contrairement à sa soeur Clothilde, elle ne s'est pas mariée. Il n'en fallait pas plus pour prétendre qu'elle voulait entrer dans les ordres et que c'était Louis XVI qui l'en avait empêchée. Oui, mais voilà, le fait est que la princesse était plutôt épicurienne, qu'elle se désolait de ne pouvoir lire un psaume sans avoir la tête ailleurs et que la perspective d'épouser Joseph II avait de quoi vous dégoûter du mariage à vie. Le goujat a eu l'audace de la refuser parce qu'il la trouvait trop grosse.

Bref, comme elle était toujours là au moment de la Révolution, on l'a emprisonnée avec le reste de la famille royale et là, c'est le retour de la natte-attitude. On résume généralement ce passage de sa vie comme suit : "Elle a énormément prié et elle est allée à l'échafaud en exhortant au courage ceux qui l'accompagnaient dans la charrette.", et on oublie alors qu'avec Elisabeth : tant qu'il y a de l'idée, il y a de l'espoir.

Elisabeth est constamment en train d'essayer de reprendre prise sur des événements qui lui échappent, elle accepte la réalité tout en s'efforçant de la contourner.

Grâce à ses astuces, elle fait face à la séparation avec Louis XVI en inventant un stratagème de communication clandestine, à sa mort en mettant au point un plan d'évasion, au départ de son neveu et de Marie-Antoinette en élaborant un programme éducatif pour Madame Royale. Alors oui, il y a la prière, mais surtout quand elle a épuisé toutes ses ressources pour lutter contre l'absurdité ; alors oui, elle veut croire à un paradis pour ne pas s'avouer complètement vaincue, même après la destruction de sa famille, même au pied de l'échafaud.