04.03.2009

Sourds et malentendus

En ce moment, cela n'est pas coutume, le mardi, c'est soirée télé. Sourds et malentendus, c'est le titre que portait l'excellent documentaire diffusé hier soir sur France 5, sur une idée de Sandrine Herman, une comédienne sourde.

C'est la propre vie de Sandrine Herman qui sert de fil conducteur à ce docu-fiction. On la suit de sa naissance à aujourd'hui et le point de vue de Sandrine permet de saisir différemment une réalité souvent exclusivement présentée par les entendants. Face à l'euphémisme "malentendant" qu'a imposé le politiquement correcte, elle revendique au contraire le fait d'être tout simplement sourde et que cela ne soit ni un manque ni un handicap mais seulement une différence au même titre que bien d'autres.

Si le monde médical s'efforce de proposer un dépistage de plus en plus précoce de la surdité, il laisse aussi par-là souvent penser aux parents que la surdité est une maladie dont on peut guérir, l'accès à l'audition étant pensé comme la seule possibilité d'intégration pour l'enfant sourd.

 

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De tout cela, il ressort que c'est toujours la langue des signes qui est stigmatisée. S'il est vrai qu'elle est de mieux en mieux acceptée depuis les années 1970, elle dérange cependant toujours, ce dont nous avions déjà parlé . Comme l'explique Emmanuelle Laborit, elle est présentée comme une possibilité de communication parmi d'autres, et peut-être pas la meilleure d'entre-elles. On l'accuse notamment de retarder l'acquisition de la lecture et de l'écriture. En fait, elle est surtout le vecteur le plus naturel de la communication et permet au contraire une meilleure appréhension du monde. Sa condamnation révèle surtout une hégémonie du monde entendant qui devrait s'imposer comme seul modèle. De cette tension naît également un certain communautarisme sourd que ce docu-fiction n'ignore pas. Le militantisme a, là aussi, ses extrémistes qui voudraient faire de la langue des signes un territoire uniquement sourd en déniant aux entendants toute compétence pour l'enseigner. Pour l'apprendre depuis quelques mois, il me semble surtout que, quelque soit sa condition auditive, elle offre à chacun, comme toute nouvelle langue, la possibilité d'intensifier son rapport au monde et de questionner le langage.

Mais en questionnant le langage on ne saurait pour autant tomber dans le travers qui ferait de la langue des signes la langue parfaite. Car au fond, il est vrai qu'on est parfois troublé par les clichés nécessairement produits par une langue dont le support est essentiellement visuel.  Comment, par exemple, déjouer les clichés liés à une appartenance nationale lorsque celle-ci se dit elle-même dans un cliché ? Quand, entre autres, l'Allemagne est reliée au signe du casque à pointe et la Belgique à la bière... On le voit, la langue des signes oblige à inventer d'autres processus de réactivation des images et de ce qu'elles véhiculent. A ce titre, elle est nécessairement un vecteur de créativité. Cela seul devrait plaider en faveur de son développement.

 

25.06.2008

Qui a peur de la lsf ?

La langue des signes française, abrégée en lsf, trouve ses origines au XVIIIème siècle dans les enseignements d'Etienne de Fay, sourd lui-même et de l'abbé de l'Epée. Parallèlement se développait déjà l'idée que les signes n'avaient pas d'avenir et que les sourds se devaient de reproduire la parole des entendants pour pouvoir communiquer. C'est finalement cette dernière idée qui a fini par prévaloir puisque le Congrès de Milan de 1880 marqua la victoire de "l'oralisme". La lsf devint ainsi une langue quasi-clandestine partageant la disgrâce du breton à la même période et ce jusque dans les années 1970. 
 
Par conséquent, à l'heure où l'on évoque la possibilité d'inscrire les langues régionales dans la Constitution, on est en droit de se demander ce qu'il en est de la lsf.  
 
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L'Union européenne a adopté une première résolution en 1988 sur le langage gestuel. Dix ans plus tard, la résolution du 18 novembre 1998 venait rappeler la précédente et constatait toujours le "manque sérieux d'interprètes qualifiés" en notant que quatre Etats de l'Union seulement avaient reconnu officiellement le langage gestuel. Aurons-nous droit, en novembre 2008, à une nouvelle commémoration de la résolution originelle accompagnée d'un constat toujours aussi désabusé ?  Nous serons alors en pleine présidence française de l'Union européenne et la situation française semble peu encourageante. En dépit du travail des associations oeuvrant dans le domaine, il est toujours aussi difficile de pouvoir suivre une formation de lsf et ce malgré un grand nombre de demandes. L'obstacle majeur est le coût que représente une telle formation. S'il faut bien reconnaître que l'apprentissage d'une nouvelle langue n'est jamais gratuit, dans le cas de la lsf, le nombre restreint des lieux d'enseignement ne permet pas de l'alléger en ayant accès à des formations en marge des associations. Ainsi, si certaines universités proposent bien des cours de lsf, ceux-ci s'inscrivent le plus souvent dans le cadre d'un cursus spécifique, généralement en sciences du langage. A ma connaissance, seule l'université de Metz ouvre cet enseignement à l'ensemble de ses étudiants. Un comble pour moi qui me suis empressée de la fuir au profit de la Sorbonne. Il semble d'ailleurs que la lsf soit totalement inconnue de cette dernière. De la même manière, on pourra regretter que les cours municipaux de la ville de Paris ne proposent pas de cours de lsf et que le dernier recours des fauchés qui veulent apprendre les langues, j'ai nommé la bonne vieille méthode Assimil, ne soit pas d'un plus grand secours. 
 
Dans le même temps, le succès des DVD d'apprentissage de Patrice Carillo, interprète de lsf, ne semble pas se démentir. Si certains contestent les vertus d'un enseignement qui ne serait pas dispensé par un sourd, il n'en reste pas moins que ces DVD représentent actuellement la seule méthode de lsf accessible au plus grand nombre. 
 
Alors, comment expliquer ce discrédit persistant de la lsf ? Faudrait-il penser que nous avons là un seuil vers la "singularité mystique" dont parle Barthes qui ébranlerait ne serait-ce qu'a minima "la législation" du langage et "le code" de la langue. Peut-être sans aller jusque-là, la lsf semble du moins permettre d'accéder à un nouveau degré critique de l'appréhension du monde.